Rue Lafage

RAYMOND LAFAGE
dessinateur -graveur
1656 – 1684

Lorsque Raymond Lafage naît à Lisle-sur-Tarn le 1er octobre 1656, son père Jean, marié depuis trois ans avec Marguerite Guiraud, est praticien; il exécute de menus travaux de peinture pour l’église de la ville, pour les consuls, puis plus tard décore l’évêché de Montauban.
La « pratique » du père jointe à un talent de dessinateur qui semble se révéler très tôt vont faire prendre à son père la décision de le placer en apprentissage à Toulouse chez un « mauvais peintre à fresque » Delbosc, où il couche la couleur à la détrempe. Lafage connaît alors l’atelier des Rivals, étudie les couvres de l’artiste Toulousain Bachelier et dessine beaucoup.
De Toulouse dont il a assez vite fait le tour, ses talents et son ambition l’attirent à Paris, foyer artisti­que en pleine expansion depuis la création de l’académie royale en 1648. Cette institution va per­mettre de former de nouveaux artistes Français afin de combler le «vide » qui existait depuis la fin de la brillante école de Fontainebleau.

Lafage rentre à l’académie Royale où il se révèle être un élève brillant et où ses résultats vont lui permettre d’obtenir une pension du roi pour aller à Rome. Le voyage à Rome, rêve de tous les artistes. Tous les grands artistes Français, aînés de Lafage ont fait ce pèlerinage : Vouet, Poussin, Valen­tin etc… Rome partagée alors entre le naturalisme de Caravage et le classicisme des Carrache.
Lafage ne sera jamais l’inconditionnel de l’un ou l’autre, il est d’un esprit beaucoup trop indépendant pour prendre parti dans cette querelle. Toutefois il gardera de ce séjour romain, où il s’attirera l’estime dit-on de Maratta et du Bernin, la marque de l’influence de Michel Ange, Antoine et Hannibal Carrache, de quelques autres aussi comme le Tintoret ou des Vénitiens dont il connaît les oeuvres originales ou les gravures. Parmi ses contemporains il ne peut cacher son admiration pour l’œuvre architecturale du Bernin qu’il retranscrit dans beaucoup de ses compositions. Mais parmi tous ses modèles son admiration va vers les oeuvres déjà anciennes de Corrège pour lequel il souhaite faire un voyage tout particulier à Panne qu’il ne réalisera d’ailleurs jamais. Mais Rome c’est d’abord la ville antique, son forum et ses sculptures. Parmi ces antiques, Lafage a une prédilection toute par­ticulière pour Le Laocoon, l’Apollon du Belvédère et l’Hercule Farnèse, autant de chefs-d’œuvre redécouverts par la Renaissance et réinterprétés à l’Age Baroque. Lafage va rester à Rome deux années de 1679 à 1681. Il va fréquenter l’académie Saint-Luc et surtout regarder, admirer et beaucoup dessiner dans les ruines, les cabinets de collectionneurs et sur les bords du Tibre. Il fréquente beaucoup les cabarets et le quartier de la Trinité des monts où il laisse une scène de bacchanale sur le mur de la chambre où il loge et qui existera un siècle après comme le note Tischbein lors de son passage à Rome.

A Rome Lafage éblouit les membres de l’académie par sa dextérité et sa nonchalance. En 1679 il obtient le premier prix.

Mais ses succès sont passagers; il est instable et travaille comme son humeur le lui commande, L’année suivante il n’aura que le dernier prix.
A vingt-quatre ans, découragé et sans doute bien désargenté il décide de quitter Rome et de rentrer à Paris. Il débarque à Marseille et sur le chemin du retour il a la chance de rencontrer à Aix-en-Provence le conseiller Boyer d’Aiguilhes qui lui passe commande pour des dessins, ce qui lui permet de rentrer à Paris avec moins de soucis. Comme Lafage est capable du meil- leur comme du pire, il considère que l’échec romain doit être oublié et en effet en 1682 il remporte le prix de l’Académie Royale pour un sujet imposé intitulé : « Comment Caïn bâtit la ville d’Hénoch ». Mais tous ses succès sont très relatifs dans la mesure où le public amateur de dessins est rare et que lorsqu’il existe il préfère souvent un dessin projet pour une oeuvre peinte ou sculptée plutôt que la reconnaissance du dessin comme une finalité en soi à la manière de Lafage.
Malgré cela, Lafage travaille son dessin, améliore ses esquisses et travaille dans le sens de donner à ses oeuvres un fini qu’elles n’avaient souvent pas. Il reprend ses dessins et surtout en fait de vrais modellos en les lavant à l’encre de chine par exemple.

Quelques grands collectionneurs comme Bourdaloue deviennent de fidèles acheteurs et de réguliers commanditaires. Sa réputation se refait vite et augmente d’autant plus, que Lafage rencontre celui qui restera son ami : le 

Cette amitié intéressée de part et d’autre va pousser Vandergraveur Flamand Jean Vander Bruggen, installé rue Saint-Jacques. Ce dernier admirant l’art de Lafage va tout de suite comprendre l’intérêt qu’ils auraient à travailler ensemble.

Bruggen à partir avec Lafage à Anvers. Anvers c’est pour Lafage la découverte de Rubens, de Teniers et Brouwer. Son génie de dessinateur et surtout sa rapidité de trait, forcent l’admiration de tous; chez les marchands ou dans les cabarets Bruggen exhibe Lafage comme un être hors du commun et prépare ainsi la future diffusion de ses gravures en sensibilisant déjà son public. Le séjour Anversois sera très court et en décembre 1682 Lafage retourne dans son Languedoc natal. A Toulouse le président de Fieubet lui demande d’exécuter des figures en grisaille pour son hôtel, le financier Crozat lui achète des dessins, les Capitouls lui proposent des projets de décoration pour l’hôtel de ville sur le thème des « rares faits d’arme des Toulousains », bref, le succès semble revenu.
Lafage prend alors le parti de rester à Toulouse où il envisage de donner des cours de dessin mais on refuse de le payer, alors il repart pour Paris où il est « acoquiné ». Mais à peine de retour à Paris l’envie de l’Italie le reprend et il repense à son projet de visite à Parme où Corrège l’attend…
Songea t-il sans doute pendant tout le voyage à ces fameuses « figures en l’air » de Corrège. Arrivé dans les environs de Lyon il tombe de sa monture et se tue; lui qui toute sa vie avait vécu comme silène et peint tant de bacchanales, c’est Pane, l’âne de Silène qu’il a tant aimé et tant dessiné qui le trahit; curieux destin.

Son portrait


Rien ne parle mieux que ses autoportraits semés au hasard de ses compositions; dispersés parfois dans les lieux les plus inattendus : la panse d’une aiguière, des bustes en tondo etc. Le portrait est là toujours plus proche de la caricature que du portrait de complaisance, jamais d’ailleurs été prêt à se prendre au sérieux.

L’homme paraît petit, la tête est large, le nez est épaté; les yeux larges ronds et brillants de malice, la chevelure en bataille. C’est en tout cas ainsi qu’il se livre à qui sait le voir Cet aspect du personnage semble correspondre assez bien à la description de ses contemporains. Dupuy-du-Grès ne le décrit-il pas comme « un assez petit homme, canard, noiraud, il avait la mine  basse».
« lamais homme ne fut plus négligé dans ses manières »
Ou encore : « Il ne faisait jamais bonne chère que lorsqu’il avait des sardines, de la morue et du vin; il aurait préféré des sardines à des perdrix ».
Il avait la réputation d’être un bon buveur et de mener une vie assez débauchée. Mariette nous dit : « Il était toujours plongé dans toutes sortes de débauches ».
«Comme il avait l’esprit rempli d’idées lubriques car il était extrêmement débauché, il paraissait supérieur à lui-même lorsqu’il traitait cette sorte de sujet ».

Les œuvres

Ses œuvres présentent une grande diversité de thèmes.
Comme tous les artistes de son temps il dessina de grandes compositions dans les grands genres : Scènes religieuses, Scènes Mythologiques, Scènes de batailles. C’est par-là qu’il excella et fut reconnu. Ses grandes compositions pleines de vie et de rythme, bien bâties et si extraordinaires par le coup de crayon et le rendu des silhouettes sont souvent, il faut le dire, d’un intérêt thématique assez moyen pour nous aujourd’hui. Parmi les scènes mythologiques, une place privilégiée revient aux bacchanales dont il exécuta des cartons entiers à la manière de bas-reliefs antiques. C’est dans ce genre qu’il se sentait le plus à son aise et que l’authenticité de son génie et de son caractère était le mieux mise en valeur et interprétée avec le plus de franchise. Il ne faut pas pour autant négliger le reste de son oeuvre qui présente la plupart du temps une belle mise en page, une construction sure et un mouvement très réussi. Ses scènes de bataille aussi, et surtout celles réalisées pour Toulouse sont de beaux morceaux dignes de grandes composition. Les études anatomiques, animalières, le mouvement, les décors à l’antique, les uniformes guerriers à la manière des costumes de théâtre Italiens forment de très beaux tableaux et leur succès est d’ailleurs assuré par l’influence qu’ils auront jusqu’au XIXe siècle où ils serviront de thème à des faïenciers Toulousains qui en décoreront des séries entières d’assiettes.
Malgré un certain aspect conventionnel, l’ensemble est heureux. Il y a toujours convention pour ces grades commandes officielles mais Laçage sait très bien faire la part des choses et ne se laisse jamais enfermer dans ce type d’œuvre, il n’est que de regarder par exemple l’intérêt qu’il porte à des œuvres plus proches de lui comme les projets qu’il exécuta pour une statue équestre de Louis XIV ou encore la composition qu’il réalisa sur le thème de « Louis XIV rendant à Lyon Thémis et les muses (Vienne, Albertina).
On doit aussi à Lafage d’autres types de productions sans doute moins connues par leur petit nombre et le fait qu’elles se trouvent pour la plupart d’entre elles à l’étranger mais qui n’en sont pas moins intéressantes pour autant.
Ainsi nous a-t-il laissé des caricatures, des décors d’éventails et même quelques gravures qu’il faut reconnaître comme ne valant pas celles de son ami Vander Bruggen.

L’amoureux du baroque

On a vu quelle influence il a pu tirer des maîtres Italiens et des modèles antiques. Lafage qui a toujours travaillé le dessin et seulement le dessin, assouvissait un désir naturel que son talent lui permettait. Il a toujours travaillé au gré de son humeur souvent inégale. Il touche à tout sans beaucoup approfondir répète ses thèmes et double ses feuilles.
Mais cet aspect désordonné qui colle si bien avec le personnage et qui fait tout son charme, sa fougue et sa passion pour la vie et l’action ont fait qu’il a trouvé dans le baroque un terrain de prédilection, il adhère parfaitement à l’esprit  de son époque.

Le mouvement qu’il introduit dans les moindres scènes, les constructions architecturales qu’il recompose, le décentrage de la plupart de ses compositions sont autant d’éléments qui permettent de trouver en lui les marques d’un artiste baroque. Un autre élément de l’art baroque auquel Lafage se réfère sans cesse c’est le fameux désordre pittoresque auquel il adhère d’autant mieux qu’il ne fait aucun effort particulier pour cela, cela a toujours été sa conception des choses, sa technique en est le plus flagrant témoin. Cette technique rapide qui permet des représentations parfois voilées, à peine ébauchées mais toujours nombreuses qu’il faut fouiller pour en analyser tout le contenu, donnent un intérêt supplémentaire à ses oeuvres.
Que dire de ses recherches sur les corps en mouvement, ses effets de masse, ses véritables architectu­res de chair et de muscles qu’il nous livre dans son jugement dernier par exemple, rien d’autre que : c’est du baroque.
Ces foules, ces scènes où l’œil ne peut plus suivre chaque figure mais où sans arrêt il faut passer de l’ensemble au sujet et du sujet à l’ensemble, tot cela créé une atmosphère bouillonnante de vie et avec tellement peu de chose : une plume et un peu d’encre de chine, le trait est jeté sur le papier, il n’est plus une frontière du sujet, les ombres et la lumière font le reste,
A vingt-huit ans, en disparaissant, Lafage laisse un bel héritage, touchant par sa sincérité, étonnant par son talent sans laisser après lui ni d’élèves ni d’émules.

Bertrand de Vivies
Diplômé de l’Excite du Louvre
Conservateur de l’Eco-musée de la montagne noire

Ce document a été réalisé à partir du livret du Musée Raymond Lafage de l’Isle-sur-Tarn

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